Mardi 4 décembre

La résidence se met en place. J’ai rencontré les deux alternances, participé à une grande réunion à laquelle étaient conviés d’éventuels partenaires – médiathèques, associations -, j’ai préparé les premières séances, je suis allée acheter des cahiers pour les stagiaires. J’ai hâte de commencer à travailler. C’est un matin un peu gris, humide. Cette fois, je ne me perds pas en sortant du RER, les lieux me deviennent familiers. Autour de la table, ils sont six. Trois filles et trois garçons. Je leur demande de faire une liste d’endroits où ils ont vécu, dans lesquels ils ont des souvenirs. Ils doivent ensuite choisir l’un de ces lieux et écrire un texte commençant par « Je voudrais retrouver ». Retrouver une odeur, une couleur, un objet. Dans un deuxième temps, c’est moi qui choisis un autre lieu dans leur liste, leur proposant de le décrire, comme s’ils s’adressaient à quelqu’un qui ne le connaîtrait pas. Je les regarde chercher, mordiller leur stylo, hésiter, je leur donne des exemples, je tente de les encourager. Je ne sais pas s’ils accepteront ensuite de lire ce qu’ils ont écrit. Ils acceptent tous. Je les écoute et je suis transportée dans un pays, un jardin, une chambre. Dans leurs mots, il y a parfois de la colère, de l’amertume, du chagrin mais aussi de la douceur et toujours une vraie générosité. C’est déjà la fin de ce premier atelier. Je ramasse les cahiers. Au début de la séance, j’avais peur de ne pas parvenir à retenir les prénoms de ces trois filles et de ces trois garçons. Deux heures plus tard, je sais que je ne les oublierai pas et qu’ils seront désormais associés à la couleur d’un mur, à une vue sur la ville, au parfum d’une fleur ou à la chaleur d’un été. 

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Première rencontre


J’ai pris le RER, changé de ligne. En avance, j’ai arpenté les allées de la Fnac dans un centre commercial. J’en suis ressortie un quart d’heure avant le rendez-vous. J’avais noté sur un papier l’itinéraire, les rues à prendre, dans quel sens, mais je me suis égarée en traversant la cité. Il n’y avait pas grand monde, une femme avec une poussette, deux hommes discutant sur le trottoir. J’ai fini par reconnaître les lieux. C’était ici que j’étais venue deux fois avant l’été. Ici que je viendrai chaque semaine désormais. J’étais là aujourd’hui pour me présenter. Mon parcours, mes livres, les ateliers que je vais animer. Je les ai regardés s’asseoir les uns après les autres, j’ai entendu leurs chuchotements, leurs rires. J’avais peur. Et puis, j’ai commencé à parler, à raconter ce que nous allions faire ensemble. J’ai lu deux courts extraits de mes livres. Il n’y avait plus de chuchotements, plus de rires. J’ai répondu à leurs questions, bouleversée par leurs regards, leur simplicité, leur enthousiasme. Plus tard, j’ai traversé la cité dans l’autre sens, je me suis à nouveau perdue, mais cela n’avait aucune importance, je n’avais plus peur, j’avais envie d’écrire, écrire leur pudeur, leur écoute, la justesse de leurs interventions. J’ai pensé que nous étions le 13 novembre, je me suis souvenue d’il y a trois ans. La France que j’aime, celle qui peut-être était visée ce soir-là, c’est celle que j’ai vue aujourd’hui. Celle qui permet d’espérer et de croire.

Jusqu’au mois de juillet 2019, grâce au dispositif Ecrivains en Seine-Saint-Denis, je suis en résidence d’écriture à l’École de la Deuxième Chance de Rosny. Je mesure ma chance.