Mardi 19 février

Aujourd’hui, j’invite les stagiaires à se souvenir de leurs premières fois. Premier voyage, première rencontre, premier baiser. Ce matin, je suis avec des jeunes dont le français n’est pas la langue maternelle. Certains sont arrivés en France il y a seulement quelques mois. Ils écrivent, nous parlons, c’est une séance très vivante. Avec eux, cela passe aussi par l’oral, comme si chaque digression pouvait être utile. Ils prennent des notes, recopient ce que j’écris au tableau. Je les sens avides d’apprendre, d’essayer, de comprendre. Je leur montre le livre que je vais publier au début du mois de mars. Ils le feuillètent, me disent qu’ils vont l’acheter, que cela leur permettra de progresser. 

Quand je m’approche pour lire leurs textes, certains me racontent un épisode de leur vie, leur pays, ceux qu’ils ont traversés. Nous évoquons le racisme, les regards noirs, les assimilations. Un garçon me dit doucement Je ne comprends pas. Pour moi, il n’y a pas de différence.Celui qui prononce ces mots-là vient d’un pays dévasté, il est ici sans vraiment l’avoir décidé. Son récit commence par La première fois que j’ai visité la France. Et ce ne sont pas les difficultés qu’il évoque, mais ce qu’il a trouvé beau, les monuments admirés, les amis rencontrés. Je pense aux tensions que l’on ressent en ce moment, ces gens dressés les uns contre les autres, la haine de ce qui n’est pas soi, la haine de ceux dont on a peur ou de ceux qu’on envie. Je pense à ce qui reste possible. À ce qui est encore là et dont nous devons nous saisir, ce que nous devons préserver et chérir. 

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Mardi 12 février

Il est plus tôt que les autres semaines quand je monte dans le RER, bondé. La proximité, le bruit, la chaleur, tout m’agresse ce matin. Alors que d’ordinaire, ceux qui écoutent de la musique sur leur Smartphone, semblant parfaitement imperméables à ce qui les entoure, m’agacent un peu, je sens qu’aujourd’hui je suis comme eux. J’ai besoin d’une bulle. Légère, douce. Dans mes oreilles, Angèle, que ma fille écoute en boucle et qui me donne envie de chanter. J’ôte mon casque en arrivant dans la cité. Le silence. Et des oiseaux, leur chant dont je me réjouis chaque mardi, leur chant que j’entends si rarement à Paris.

Après une réunion pour commencer à envisager la fin de la résidence et la restitution du travail des stagiaires, je retrouve les jeunes dont j’avais la dernière fois oublié les cahiers. Quand je leur donne la consigne, certains semblent inspirés mais d’autres ont plus de mal à se lancer. Je sais que ce que je leur demande est difficile : écrire et parler de soi. Écrire quand on lit peu, quand on ne lit pas. Écrire quand on a l’impression d’être nul en grammaire, en orthographe. Parler de soi quand on se tait souvent, se confier quand on a plutôt l’habitude d’enfouir, de garder. Je passe voir chacun. Les textes que je découvre sont beaux, généreux. Je leur dis, je les remercie. Pourtant, peu de stagiaires acceptent de lire à haute voix. Je suis un peu déçue mais je n’ai pas envie d’insister. Ce sera comme un secret entre eux et moi, puisque je ramasse les cahiers à la fin.

À la radio, un comédien déplore le fait que dans cinquante ans, nos sms et autres e-mails se seront évanouis dans la stratosphère. Il ne restera de nous que peu de traces écrites. Il évoque la beauté des lettres, encourage les auditeurs à prendre la plume. En l’écoutant, je pense à ces cahiers. Les prénoms sur la couverture. Les écritures, rondes, penchées, serrées. Les petits dessins dans la marge, les ratures. Les mots sur le papier, ce que les jeunes ont choisi de raconter. J’ignore encore ce que l’on en fera mais je sais que rien ne se perdra.

Mardi 5 février

  

Dans la salle ce matin, ils sont cinq, trois filles et deux garçons. Je leur propose un atelier autour de quelqu’un qui compte ou a compté pour eux. Ils ouvrent leurs cahiers et très vite se mettent à écrire, sans hésiter. J’aime les voir penchés sur leur feuille de papier, concentrés. De temps en temps, ils relèvent la tête pour réfléchir ou tournent les pages pour relire ce qu’ils ont écrit lors des séances précédentes. Les minutes passent, je suis parfois un peu gênée, je ne sais pas bien quoi faire ni où regarder. Je ne veux pas leur donner l’impression que je les observe. Je pense à la solitude dont j’ai besoin pour écrire. Être seule pour retrouver des détails, des sensations. Alors je regarde ailleurs, je fais mine d’être absorbée dans une lecture ou perdue dans mes pensées. 

  En début d’après-midi, nous préparons avec trois groupes de jeunes un atelier à venir avec un dessinateur sur la bande dessinée. Une stagiaire passionnée nous parle des mangas, les différents genres, les codes à maîtriser pour les lire sans difficultés. À la fin, elle nous montre quelques-uns de ses dessins à l’encre, au feutre ou au crayon. C’est beau. Tout le monde applaudit. Pourtant, elle semble dubitative quand je lui glisse en partant qu’elle a du talent. 

  Lorsque je sors de l’école, le ciel est bleu, l’air est doux. Pour la première fois, on sent que le printemps sera bientôt là. Un mot me vient en marchant : la confiance. Celle que m’accordent les jeunes quand ils livrent dans leurs textes des souvenirs très personnels. Celle qui les lie les uns aux autres quand ils acceptent sans réticence de lire à haute voix. Celle qui me manque parfois : est-ce que je sais recevoir ce qu’ils me confient ? Est-ce que le regard que je pose sur eux les embarrasse ? Et celle qui leur manque si souvent. Avoir peur de faire des fautes, de n’avoir pas compris, se dévaloriser, ne pas vouloir mettre pas ses talents en avant.  

 Je me souviens de l’appréciation d’une enseignante sur une de mes rédactions de quatrième  ou, quelques années plus tard, des encouragements d’un écrivain répondant à une lettre que je lui avais envoyée. Grâce à eux, j’entrevoyais ce qui était possible. Aujourd’hui, j’aimerais être celle qui apporte cette confiance. Donner à ces jeunes filles et à ces jeunes garçons la possibilité, même fragile, de croire en eux, leur faire sentir qu’ils me touchent et que leurs histoires, leurs souvenirs, leurs rêves, comptent.

Mardi 29 janvier

Ce mardi matin, je rencontre un nouveau groupe, arrivé la semaine dernière. Je me présente, nous parlons écriture, lecture. Certains me disent lire beaucoup « par périodes », d’autres n’ont pas ouvert un livre depuis le collège. Je leur propose de commencer par l’atelier sur la mémoire des lieux. Plusieurs d’entre eux choisissent un pays et évoquent la douceur d’un climat, la saveur d’un plat, la simplicité de liens familiaux ou amicaux. Leurs textes sont courts, resserrés. Tous disent le manque. À la fin, je choisis de leur lire un extrait de mon premier livre, Le fil. Quelques lignes qui décrivent l’appartement de ma grand-mère. Je lis lentement. Le lino dans le couloir, le bouton de la porte des toilettes, la boîte remplie de rubans, le bruit de la sonnette, tout est encore tellement vivant. Quand je referme le livre, une stagiaire me demande s’il est possible de l’emprunter. Dans son texte, elle avait parlé des dimanches chez son grand-père au Mali. Nous nous sommes reconnues. 

En début d’après-midi, nous allons visiter l’exposition sur Riad Sattouf à la BPI avec une vingtaine de jeunes. La bibliothèque est fermée le mardi, nous sommes seuls avec une conférencière. Pendant plus d’une heure, nous déambulons entre planches inédites, courtes vidéos et extraits d’albums. Les stagiaires sont attentifs, s’approchent des dessins encadrés pour mieux les regarder, rient devant Les beaux gosses et s’interrogent sur ce que devient, aujourd’hui, la famille de l’auteur. Le récit de cette enfance passée entre la Libye, la Syrie et la Bretagne semble résonner pour beaucoup.  En les observant, je me demande ce qu’ils garderont de ce foisonnement de dessins et de mots. Le lendemain, sur sa page Instagram, Riad Sattouf poste la photo d’un dessin à l’encre exposé à la BPI. Parmi les commentaires, je tombe sur celui d’un garçon de l’école qui raconte notre visite et parle de la manière dont Riad « fait vivre ses dessins ». Il a envie de lire L’Arabe du futur et vient de regarder toute la première saison du dessin animé Les Cahiers d’Esther. Ses mots me rendent heureuse, ils me donnent l’impression d’une mission qui s’accomplit.  

Mardi 22 janvier

Ce matin, les trottoirs sont blancs, les rues silencieuses. En marchant, je lève les yeux et regarde les immeubles se détacher sur le ciel d’un gris presque rosé. À l’école, tout le monde se demande s’il pourra le soir rentrer sans difficulté. L’atelier va commencer. Aujourd’hui, nous préparons la visite de l’exposition sur Riad Sattouf où nous irons la semaine prochaine. Pour la première fois, je retrouve deux groupes avec lesquels j’ai déjà travaillé. Moi qui avais peur de ne pas parvenir à retenir les prénoms des stagiaires, je me souviens de chacun d’entre eux. Je leur présente brièvement le travail et le parcours de Riad Sattouf puis nous nous inspirons d’un extrait de L’Arabe du futur pour évoquer un souvenir d’enfance culinaire. La formatrice qui m’accompagne me demande un cahier, elle veut participer. Je leur propose de faire une liste de ce qu’ils aimaient particulièrement ou de ce qu’ils détestaient manger quand ils étaient petits. Au dos de la feuille sur laquelle j’avais préparé l’atelier, je note :

  • purée de légumes de ma grand-mère
  • bananes écrasées avec du sucre
  • crêpes au Nutella
  • glace mangue-papaye en cornet
  • endives au jambon et à la béchamel

Me reviennent des souvenirs précis, la consistance de la crêpe industrielle sur laquelle j’appuyais pour faire sortir le Nutella ou le bruit de la cocotte minute le mercredi.

La plupart des jeunes trouvent rapidement des idées. Mais l’un d’entre eux m’assène : « Je n’ai pas de souvenirs. » Ai-je le droit d’insister pour tenter de les faire revenir ? J’ose quelques questions. « Je ne sais pas. Chez moi, ce n’est pas comme ici. » Le ton est ferme, le regard dur. Je me tais mais reste près de lui. Et je sens quelque chose s’ouvrir petit à petit. « Je vais essayer ». Sa page lentement se remplit. C’est peut-être cela qui m’émeut le plus, ces mots écrits malgré le silence, la douleur, la colère. Nos sourires furtifs échangés juste après. À cet instant, je me moque de savoir si je vais pouvoir rentrer. La neige peut continuer à tomber.  

Mardi 15 janvier

Avant le début de la résidence, j’ai acheté une cinquantaine de cahiers, tous identiques, que je donne aux stagiaires au fur et à mesure. Dans le RER, je me rends compte que j’ai oublié ceux qui étaient destinés au groupe que je vais voir ce matin. Cela me contrarie mais je n’ai pas le temps de faire demi-tour : je distribuerai des feuilles que je collerai ensuite dans les cahiers. Quand j’entre dans la salle, la plupart des jeunes sont déjà installés. Je me présente à ceux qui ne me connaissent pas encore et leur donne une première consigne. Immédiatement, je sens que cela va être plus difficile que les autres fois. Ils se chambrent, rient, parlent fort. Certains semblent avoir envie d’essayer mais d’autres pensent surtout à s’amuser. La formatrice présente à mes côtés les connaît bien et leur demande fermement de se concentrer. Peu à peu, le silence se fait. Les mains se saisissent des stylos, les pages se remplissent. À la fin de la séance, il y a peu de volontaires pour lire à voix haute. Mais quand on demande aux participants ce qu’ils ont pensé de l’atelier, tous sont enthousiastes. Ça change. Ça détend. Une jeune fille m’interroge : que vont devenir leurs textes ? Je ne sais pas. Je les saisis chaque semaine sur mon ordinateur pour qu’ils ne soient pas perdus si un cahier venait à être égaré. J’aime quand ils évoquent une sensation – le sable fin sous des pieds nus -, quand ils livrent un détail – des crabes qui s’enfuyaient quand on leur marchait dessus -. Souvent, j’ai envie d’extraire des phrases et de les mêler les unes aux autres, comme pour faire le portrait de ces jeunes qui parfois, malgré leurs parcours si différents, se ressemblent. Quand je quitte l’école, j’ai oublié les difficultés du début. Il ne reste que les mots choisis, les lieux racontés. Ce qui est trop intime pour être lu devant tout le monde et qu’ils acceptent néanmoins de me confier. Petit à petit, les mots font leur chemin. Ils nous lient. 

Mardi 8 janvier

Matin

Dans le RER, je pense aux textes qui vont éclore. Cela me rend joyeuse. J’arrive à l’école avec l’impression de revenir dans un terrain connu, aimé. Il est 10h30 et aucun stagiaire du premier groupe avec lequel je devais travailler n’est présent. Certains ont prévenu, d’autres non. L’atelier n’aura pas lieu. Je me dis que je vais en profiter pour réfléchir à la suite, aux prochaines séances, aux expositions à visiter, aux cartes blanches à organiser. Finalement, deux heures passent sans que j’en fasse grand-chose. Mais c’est peut-être cela aussi une résidence, rester dans son petit coin, silencieuse, discrète et s’imprégner des lieux, laisser des visages venir à soi et imaginer les vies qu’ils ne racontent pas. 

Après -midi

Cet après-midi, atelier sur les lieux avec un groupe que je n’ai encore jamais rencontré, le groupe FLE (français langue étrangère). L’enfance, la famille, les grands-parents. Une terrasse, le soleil couchant, le mur d’une chambre, un magasin, une cuisine, un jardin, des bêtises d’enfant. Lire leurs textes, corriger les fautes avec eux puis les écouter lire, les regarder s’écouter, s’applaudir. Leurs visages qui s’éclairent, leurs sourires. Leurs rires quand l’un d’eux ne parvient pas à prononcer un mot. Leur bienveillance toujours. Partir grâce à eux au Sri Lanka, en Algérie, en Afghanistan… Percevoir ce qui leur manque. Imaginer, un instant, me trouver ailleurs, loin, et devoir me souvenir dans une langue qui n’est pas la mienne. Être reconnaissante. Partager ces moments avec eux, qu’ils me laissent un espace, un passage, une possibilité. Les sentir ouverts. Libres malgré les difficultés. Espérer pour eux, avec eux.