Mardi 16 avril


J’arrive ce matin chargée des images de la veille, Notre Dame qui brûle. J’ai envie d’en parler avec les stagiaires, de recueillir leurs réactions. Mais auparavant, les trois groupes sont réunis pour une rencontre avec Charline Bailot, qui travaille chez Allary Éditions, la maison qui me publie. Charline est coordinatrice éditoriale et vient présenter aux jeunes les différents métiers liés à l’édition ainsi que les étapes nécessaires à la publication. Elle évoque aussi l’économie du livre, le partage entre auteur, éditeur, distributeur, libraire. Elle montre aux jeunes des planches de BD sortant de l’imprimerie, des essais de couverture, un manuscrit corrigé. Embauchée chez Allary après y avoir effectué son stage de fin d’études, Charline parle de son métier avec enthousiasme et précision. Les jeunes l’écoutent attentivement et lui posent de nombreuses questions. Après la rencontre, une stagiaire me confie que désormais, elle fera plus attention aux livres, ayant entrevu tout le travail qu’il y avait derrière. Et elle conclut Un livre, c’est plus qu’un objet.  

L’après-midi, j’anime un atelier avec un groupe que je commence à bien connaître. J’évoque l’incendie. Ils savent bien sûr, ils ont regardé la télévision en boucle, ils sont choqués, émus. Mais ils n’ont pas envie d’écrire dessus. Nous revenons alors à l’enfance. J’ai préparé quelques phrases que je les invite à compléter. Quand j’étais enfant, j’aimais…, j’avais peur de…, je voulais devenir… Un stagiaire s’arrête sur je rêvais de. Il ne sait pas. Il ne comprend pas. Je lui donne des exemples Quand on est petit, on peut rêver d’aller dans l’espace, sur la Lune… Sa réponse est sans appel. Ça, c’est en France. Moi, je rêvais juste de m’installer sur Terre.Il dit cela avec une grande simplicité, sans amertume. Je me tais et le regarde écrire dans son cahier ces mots qui remettent tout en place, ces mots si beaux,Quand j’étais enfant, je rêvais de m’installer sur Terre


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Mardi 9 avril

Aujourd’hui, je rencontre un groupe de nouveaux stagiaires. Je me souviens de novembre, la première fois que je me suis présentée à l’école. J’avais peur, je parlais à toute vitesse en me demandant si j’allais parvenir à animer un atelier sans difficulté. Ce matin, je m’exprime avec plus d’aisance, je prends mon temps. Je me sens plus légitime, à ma place. Je laisse les choses s’installer, j’ai compris que la confiance venait petit à petit, qu’il fallait du temps, que nous étions là pour partager un moment. Nous discutons du film vu la veille, Des figues en avril, de Nadir Dendoune. Ils ont bien aimé mais ont trouvé qu’il ne se passait pas grand chose. Ils évoquent les films d’horreur ou d’action qu’ils ont l’habitude de regarder, me donnent des conseils. 

Puis, ils commencent à écrire. Certains seulement quelques lignes, d’autres plusieurs pages. Quand vient le moment de lire à voix haute, tous sont partants. Une jeune femme prend la parole, Avant de lire, je veux vous dire que j’ai écrit avec mon cœur et que tout est sincère.Elle raconte le village de sa grand-mère en Côte d’Ivoire. Je sens en l’écoutant le plaisir qu’elle a pris à retrouver, par l’écriture, les marigots, les poissons d’eau douce, les fruits, les feuilles de manguier. L’Afrique. Quand elle se tait, nous applaudissons. Je lui demande si elle écrit parfois. Jamais, me répond-elle. Ce matin pourtant, ce sont des mots, les siens, qui nous ont transportés. Dans sa mémoire, avec son cœur. Ailleurs.   

Lundi 8 avril

Aujourd’hui, tous les stagiaires de l’école de la deuxième chance de Seine-Saint-Denis se retrouvent au cinéma le Magic de Bobigny pour la projection d’un film, Des figues en avril. Dans ce documentaire, Nadir Dendoune filme sa mère, au quotidien. Kabyle, elle est arrivée en France pour rejoindre son mari au début des années 1950. Dans un sourire, elle se souvient du manque d’argent, de la peur de ne pas réussir à nourrir correctement ses neuf enfants, des difficultés pour parler et comprendre le français. Le réalisateur, qui n’apparaît jamais à l’image, la filme au plus près, saisissant chaque jour la lumière sur son visage. 

Des figues en avril est un film sur la mémoire. En atelier d’écriture, j’essaye de faire ressentir aux jeunes combien les détails qui peuplent nos souvenirs comptent. Plus une histoire est particulière, plus elle est nourrie de concret, mieux elle parvient aux autres. Quand Messaouda Dendoune noue son foulard comme en Algérie, évoque le goût des figues, cuisine des beignets, fredonne une chanson kabyle, c’est aussi mon histoire qu’elle raconte, même si j’ai grandi à Paris dans une famille française. La précision des gestes qu’elle effectue quotidiennement, sa façon d’économiser l’eau quand elle fait la vaisselle, ses conseils à la jeune génération « prendre le temps de vivre », sa pudeur, sa générosité. Elle me fait penser à ma grand-mère. 

À la fin de la projection, un jeune prend la parole pour dire combien il a été ému, ce que le film lui a rappelé. Toutes les histoires, toutes les mémoires sont singulières, mais leur partage, souvent, les rend universelles. 

Mardi 26 mars

Pour continuer à travailler autour des portraits photographiques qui seront exposés à Arles en juillet, la formatrice porteuse du projet m’a demandé de faire écrire les stagiaires FLE (français langue étrangère) sur l’identité. De quoi est faite notre identité ? Pour moi, elle se construit dans l’enfance. Alors ce matin, je leur propose d’écrire une lettre à l’enfant qu’ils étaient. La consigne est pour eux difficile à comprendre : s’adresser, à la deuxième personne du singulier, à quelqu’un qui n’est autre que soi-même. Mais dès qu’ils acceptent cette incohérence, de très belles choses surgissent. Des constats, amers parfois, des conseils, ne pas avoir peur, rester soi, et un rêve commun à beaucoup : redevenir cet enfant-là. 

Leurs textes sont si forts que l’après-midi, alors que j’avais prévu un autre atelier, je décide de soumettre la même consigne au deuxième groupe. Les stagiaires commencent par éclater de rire, c’est impossible, on n’est pas schizophrènes!, puis, comme le matin, ils parviennent à laisser de côté leurs préjugés et à lâcher. Et cette fois encore c’est si beau. Même si certains semblent se sentir déjà vieux, évoquant leur jeunesse comme un temps révolu, les enfants qu’ils étaient sont tout près. En eux sont souvent nichées les failles, mais aussi la force, celle qui fait qu’ils sont là aujourd’hui. Je crois qu’en écrivant, ils l’ont senti. 

Mardi 19 mars

Certains matins, c’est difficile pour les stagiaires de se lancer. Quand je leur propose aujourd’hui d’écrire sur leurs premières fois, ils sont plusieurs à être déstabilisés. Je ne me souviens pas. Je m’approche de chacun d’entre eux et leur souffle quelques idées : ta première rencontre avec un ami, ta première cigarette, la première fois que tu as pris le train ou l’avion… Peu à peu, ils ouvrent leurs cahiers. Ils m’appellent pour vérifier qu’ils ont compris, qu’ils suivent bien la consigne. Puis vient le temps de lire aux autres leurs textes. Un garçon a choisi notre première rencontre. Il raconte comment, en écrivant sur son passé, il se sent prêt à affronter le présent. Il est gêné, les autres le chambrent un peu, nous rions, je le remercie. Nous rions mais je suis bouleversée. Ses mots donnent du sens à tous nos mardis. 

L’après-midi, nous avons invité un auteur de mangas, Serymaru, à venir animer un atelier. Après la visite de l’exposition sur le travail de Riad Sattouf, nous avions envie de donner aux stagiaires la possibilité de mettre en images un souvenir. Certains, déjà dessinateurs ou amoureux de mangas, semblent tout de suite dans leur élément tandis que d’autres découvrent cet univers. Mais tous jouent le jeu, se saisissant d’un crayon et d’une feuille blanche. Ils posent des questions, s’émerveillent devant les dessins que Seymaru fait au tableau et essayent à leur tour de croquer un visage, un paysage.

À la fin de cette journée, tous ont compris je crois qu’il n’était pas nécessaire de savoir écrire ou de savoir dessiner pour le faire. Tout est possible, tout reste ouvert.

Mardi 12 mars

C’est un mardi particulier. Ce soir, je fête la publication de mon nouveau livre dans une librairie. J’arrive à Rosny fébrile, je suis heureuse d’être là mais ce n’est pas tout à fait comme les autres fois. Dans ma tête, les pensées se bousculent. Est-ce qu’il y aura du monde ? Est-ce que je saurai parler de mon roman ? Est-ce qu’il plaira à ceux qui le liront ? 

En repartant quelques heures plus tard, ce n’est plus à cela que je pense. Pour la première fois, je n’ai pas pris de notes pendant l’atelier, ni mis en ordre mes idées tout de suite après. Je sens que je ne pourrai pas raconter. Ce que nous avons vécu, cette émotion née de la lecture et de l’écoute d’un texte, restera entre les quatre murs de la salle. Entre nous surtout.

En repartant quelques heures plus tard, je suis toujours heureuse que mon livre existe mais quelque chose s’est déplacé. L’essentiel, ailleurs. 

Mardi 26 février

  Quand j’arrive ce matin, le temps est printanier. Ce sont les vacances scolaires et pour la première fois, je vois des enfants s’amuser sur l’aire de jeux de la cité. Près d’eux, des mères et des sœurs bavardent, leurs visages tournés vers le soleil. Un groupe de stagiaires, les FLE (français langue étrangère), travaille avec une formatrice et un photographe sur des portraits et les constellationsretraçant leurs parcours depuis leurs pays d’origine. Cela fera début juillet l’objet d’une exposition dans le cadre des rencontres de la photographie à Arles, où ils partiront quelques jours. Je leur propose d’écrire aujourd’hui autour d’un pays, le leur ou celui qu’ils auront choisi. Ils peuvent opter pour un portrait chinois, un haïku ou une carte postale. Des roses ou du jasmin, du couscous ou du riz au lait, un pommier ou un banian, du cuir ou de l’or, les pays par bribes se dessinent. Les jeunes cherchent du vocabulaire dans un lexique ou sur leur téléphone, ils me montrent la photo d’un arbre que je ne connais pas, ils veulent être justes, précis. Je lis leurs textes et admire leurs constellations, fils tendus, attaches parisiennes et paillettes sur papier canson. L’exposition promet d’être belle.   

  Après le déjeuner, j’accueille un nouveau groupe, trois stagiaires seulement. Lorsque je me présente, je me sens plus assurée qu’au début. Ce qui m’apparaissait en novembre comme une contrainte – l’entrée et la sortie de jeunes chaque mois – me semble aujourd’hui très joyeux. J’ignore qui est en face en moi, nous avons un peu de temps pour apprendre à nous découvrir. Cet après-midi, l’un est très volubile tandis qu’une autre s’endort sur la table après avoir terminé son texte. Est-ce mon rôle de lui demander de se relever ? Je ne sais rien d’elle, de son quotidien, du temps qu’elle met pour venir à l’école le matin, peut-être est-elle si épuisée qu’elle a besoin de fermer les yeux un instant. Je la laisse se reposer quelques minutes puis je lui demande de lire ce qu’elle a écrit. Il me semble alors qu’il n’y a que cela qui compte, le temps qu’elle a pris pour se souvenir et les quelques mots posés sur le papier ligné.